La 27ème édition de la Semaine pour l’emploi des personnes handicapées (SEEPH) touche à sa fin. L’occasion pour moi de vous partager mon expérience, ma réflexion et mes projets concernant l’emploi des personnes en situation handicap.
Mireille, la star des conseillères !
En 1998, autant dire, il y a une éternité, j’ai rencontré Mireille dans les bureaux de l’Agence Nationale Pour l’Emploi à Grenoble. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas, l’ANPE est la mère de Pôle Emploi, et la grand-mère de France Travail. Je venais lui expliquer mon projet, celui de me former à la création de sites internet. Et surtout, je venais lui demander une aide financière pour compléter celle octroyée par l’AGEFIPH(1). Mireille m’a regardé d’un air condescendant, m’a expliqué avec conviction que le numérique n’avait aucun avenir et a ajouté qu’avec ce que je touchais et mes difficultés, il valait peut-être mieux rester chez moi. Ce que je touchais ? L’AAH, dont le montant est encore aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, dépassant péniblement les 1000 €.

Ce que Mireille n’a jamais su, c’est que sa réaction a été extrêmement violente pour la jeune femme que j’étais, fraîchement accidentée et déjà consciente de ne plus appartenir au monde tel qu’elle l’avait connu. J’ai pris ces paroles pour argent comptant et je suis restée chez moi. Longtemps. Jusqu’à ce que je décide non pas de travailler mais de m’engager bénévolement dans plusieurs associations.
Ça a réparé un peu les choses. Mais aujourd’hui encore je me sens frustrée, triste et en colère aussi de n’avoir pas su rebondir, m’imposer, oser prendre ma place.
Travailler, c’est appartenir !
Dans notre société, le travail est un passeport social. C’est ce qui donne une place, une utilité, une reconnaissance. Travailler, c’est prouver qu’on “sert à quelque chose”. Combien de fois m’a-t-on demandé « Tu fais quoi dans la vie ? » sans que je ne sache très bien quoi répondre. Parce que je ne travaillais pas vraiment. Je n’avais pas de formation. Je n’avais pas de salaire. Alors souvent je disais. : rien. Et la discussion se terminait là.
Quand on vit avec un handicap, travailler se transforme souvent en parcours d’obstacles. Entre les préjugés, les bureaux inaccessibles, les logiciels non compatibles, les doutes sur la “fatigabilité”, les entretiens où l’on vous félicite d’être “courageuse” au lieu d’être compétente… le travail devient un combat quotidien. Selon l’Insee, le taux d’emploi des personnes handicapées reste inférieur à 40 %, contre près de 70 % pour les personnes valides. Et parmi celles qui travaillent, beaucoup sont cantonnées à des postes précaires ou sous-qualifiés.
DuoDay, la fausse bonne idée !
Chaque année, pendant la SEEPH, on célèbre l’inclusion à grands renforts de campagnes et de hashtags. Le fameux DuoDay(2) en est l’exemple parfait. Une personne en situation de handicap passe une journée dans une entreprise où elle fait souvent figure de symbole. Sur le papier, l’idée est belle. Créer des rencontres, changer les représentations, ouvrir des portes. Mais dans les faits, combien de ces duos débouchent sur un vrai emploi ? Combien se transforment en engagement durable ? Le DuoDay devient une pièce de théâtre où chacun.e joue son rôle pour la photo LinkedIn. Le dirigeant fier de “faire sa part”, la personne handicapée “heureuse d’avoir été accueillie” et l’entreprise “engagée pour la diversité”. Le lendemain, les portes se referment, les hashtags se perdent dans le fil d’actualité et rien ne change vraiment.
L’inclusion n’est pas une case à cocher
Cette fameuse inclusion dont on nous rabat les oreilles depuis des années est trop souvent un dispositif, une mesure à appliquer, un chiffre à atteindre. L’inclusion véritable est une culture. Elle suppose de repenser la manière dont on conçoit le travail, la productivité, la présence, la norme. C’est accepter que la singularité et l’adaptation fassent partie de la richesse d’un collectif. Il ne s’agit pas d’“insérer” des personnes handicapées dans un système rigide, mais de transformer ce système pour qu’il reconnaisse la pluralité des corps, des rythmes et des manières de penser et d’interagir.
Maintenant, c’est moi qui forme les Mireille !
Mireille n’était pas méchante. Elle était juste le produit d’une logique, celle qui pense qu’aider, c’est orienter vers le plus simple, le plus sûr, le moins dérangeant. Et derrière chaque Mireille se cache la société entière, convaincue de “bien faire” tout en continuant à exclure.
Après des années de bénévolat, j’ai décidé de m’asseoir de l’autre côté de la table. Ce lundi 24 novembre va débuter une nouvelle aventure, celle de l’entreprenariat. Je vais concevoir et animer des formations sur les représentations du handicap, les postures professionnelles et le validisme ordinaire. J’espère contribuer au changement et voir les certitudes vaciller.
Je me dis que c’est peut-être là que l’inclusion commence vraiment : quand une Mireille écoute autrement, quand une institution accepte de se remettre en question, quand on passe du discours à la transformation. Parce qu’au fond, le vrai travail pour moi, c’est celui-là.
(1) AGEFIPH : Association de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées (https://www.agefiph.fr)
(2) SEEPH : Semaine pour l’emploi des personnes handicapées (https://www.semaine-emploi-handicap.com)




