Bonne ou mauvaise handicapée : s’adapter ou résister ?

Il y a quelques temps on m’a dit : « Toi, tu es une bonne handicapée. »
Ça m’a bouleversée car ça ne venait pas d’une personne valide mais d’une amie en situation de handicap. Et ce n’était pas un compliment. C’était un reproche. Ce qu’elle voulait dire, c’est que j’étais celle qu’on invite, qu’on écoute, qu’on cite. Celle qui a “le bon discours”, qui ne met pas trop mal à l’aise, qui passe bien dans les institutions, qui parle de cette fameuse inclusion sans hausser la voix. J’étais à ses yeux l’incarnation de ce que la société attend d’une personne handicapée : posée, reconnaissante, inspirante.
J’ai longtemps ruminé cette phrase.
Parce qu’elle m’a blessée. Mais aussi parce qu’elle m’a fait réfléchir.
Et si en cherchant à rendre le monde plus juste, j’étais devenue lisse pour ne pas déranger ?

Illustration représentant deux scènes juxtaposées. À gauche, une femme assise dans un studio de télévision regarde attentivement vers l’extérieur, entourée de papiers, de micros et d’équipements techniques. À droite, une foule manifeste dans la rue, avec des drapeaux rouges et de la fumée colorée. L’image montre le contraste entre un environnement intérieur calme et une scène extérieure animée.

Dans tous les combats pour la reconnaissance, il y a une tension constante entre deux pôles : les radicaux, qui refusent toute compromission et les médiateurs, qui choisissent la voie du dialogue et de la pédagogie. Le handicap n’échappe pas à cette dynamique.

D’un côté, celles et ceux qui dénoncent le validisme avec force et détermination, qui refusent de faire joli pour être entendus.

De l’autre, celles et ceux qui investissent les institutions, les conférences ou les plateaux télé avec un langage plus acceptable.

De mon point de vue l’un n’est pas meilleur que l’autre : ce sont deux formes de résistance.
Mais elles s’opposent souvent, car l’une voit dans l’autre une menace :
– la radicalité craint la récupération,
– la respectabilité craint l’exclusion.

Lorsque mon amie m’a traitée de bonne handicapée, elle me disait en réalité : “Tu es devenue celle que le système peut tolérer. Tu parles leur langue. Tu es invitée parce que tu ne fais pas peur.” Et d’une certaine façon, elle avait raison. Mais ce qu’elle ne voyait pas, c’est que parler leur langue peut aussi être une stratégie d’infiltration. Loin de me prendre pour un agent secret au service de la cause du handicap, je suis tout de même persuadée que ma présence douce sème des graines dont nous pourrons récolter les fruits plus tard.


Le piège de la respectabilité

Quand je suis invitée à m’exprimer sur le handicap, je gagne en visibilité mais j’entre aussi dans un jeu de normes. Je dois être claire, positive, équilibrée. Je peux témoigner mais pas trop contester. Je peux inspirer mais pas déranger. Est-ce que c’est confortable ? Clairement non. C’est en réalité une forme subtile de contrôle : on me donne la parole, à condition que je ne morde pas la main qui me tend le micro. J’en ai conscience et j’accepte les règles. Car si je veux continuer à être présente, je dois savoir où sont les limites, comprendre ce qui se joue et jusqu’où je peux aller. Je dois m’adapter au contexte et au public. Je ne peux pas tenir le même discours suivant qui m’invite et qui m’écoute Mais cette posture n’est pas forcément une trahison. C’est une négociation permanente entre sincérité et stratégie. Certain.e.s d’entre nous choisissent l’affrontement, d’autres la diplomatie. Tou.te.s participent à faire changer les choses, différemment.


La colère légitime et la place du dialogue

Les discours radicaux sont indispensables. Ils nomment la violence et la domination. Sans eux, rien ne bouge. Mais si tout le monde crie, qui traduit ?
Je ne crois pas que rendre son discours audible soit synonyme de compromission. Je crois que la pédagogie peut être politique. Que faire comprendre, c’est déjà fissurer l’indifférence. Et que parfois, il faut s’asseoir à la table du pouvoir pour mieux choisir le menu.
Mais je comprends aussi la colère de mon amie. Cette colère qui vient d’une histoire collective. Celle des corps qu’on n’écoute jamais. Des voix qu’on n’invite que pour décorer. Celle des militant.e.s qui voient leurs mots dilués dans un marketing de la “diversité”. Celle d’être trop souvent le faire-valoir ou « l’handicapé.e de service ».
Elle a raison de craindre la récupération. Mais peut-être que nous oublions trop souvent que nos chemins sont complémentaires. Il faut des voix qui dérangent et d’autres qui traduisent. Il faut des poings levés et des mains tendues.


Une lutte intérieure

Ce débat n’est pas qu’intellectuel. Il traverse également nos corps. Quand je parle dans un colloque, je sens la tension entre deux forces : celle qui veut dire la vérité au risque d’être rejetée et celle qui veut rester écoutée au prix d’un certain renoncement. C’est fatigant de devoir mesurer sa radicalité pour être entendue. De savoir que si je montre trop de tempérament, je serai ingérable et si j’en montre trop peu, je serai récupérée. Mais peut-être que la vraie puissance est là, sur cette ligne de crête. Ni bonne, ni mauvaise. Juste capable d’habiter les contradictions sans s’y perdre.


Sortir de la dichotomie

Il est temps d’en finir avec la binarité : la bonne handicapée qu’on applaudit et la mauvaise handicapée qu’on redoute. Refuser d’être cantonner à un rôle, c’est déjà un acte politique. Je ne renonce pas à la radicalité, je la pratique autrement.  Je ne suis pas là pour rassurer ou pour provoquer. Je suis là pour exister pleinement, avec mes nuances. D’autant que j’ai une histoire particulière : j’ai été valide. Et ça change tout.

Jusqu’à mon accident, je n’en avais absolument rien à faire des personnes handicapées. Je n’avais pas idée du monde qui existait en parallèle du mien. Elles ne faisaient pas partie de mon décor, ni de mes préoccupations. Et je n’étais pas pour autant une mauvaise personne. J’étais le résultat d’une certaine vision du handicap. D’un mécanisme bien huilé qui hiérarchise les personnes selon leurs capacités physiques ou intellectuelles. Selon qu’elles s’éloignent ou non de la norme. C’est sans doute pour cette raison que je comprends si bien aujourd’hui que le validisme est un système. Pas une question de bonne ou de mauvaise volonté. Pas une question individuelle mais bien collective.

Le validisme structure les rapports sociaux, les imaginaires, les espaces de vie. Et comme tout système de domination, il agit d’autant plus puissamment qu’il reste invisible. Malgré nous c’est une lutte discrète que nous menons, presque confidentielle — bien moins audible que le racisme ou le sexisme — mais tout aussi nécessaire.

Oui, j’ai parfois le “bon discours”.
Mais c’est le mien, pas celui qu’on m’impose.
Je parle la langue commune pour mieux en révéler les failles.
Je fais le choix de la nuance. Mais pas de la tiédeur.
Je prends le parti de la construction, de la patience, de la stratégie longue.
Et si être une bonne handicapée signifie refuser de se taire tout en gardant la possibilité d’être entendue, alors oui, je prends le risque d’en être une.
Mais à ma manière : indomptée, authentique et libre.

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